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Gustave Flaubert et George Sand. Correspondance (Extraits)
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SAND A FLAUBERT.
Nohant, 18 et 19 décembre 1875.


Enfin, je retrouve mon vieux troubadour qui m'était un sujet de chagrin et d'inquiétude sérieuse. Te voilà sur pied, espérant dans les chances toutes naturelles des événements extérieurs et retrouvant en toi-même la force de les conjurer quels qu'ils soient, par le travail.

Qu'est-ce que tu appelles quelqu'un dans la haute finance ? Je n'en sais rien, moi, je suis liée avec Victor Borie. Il me rendra service s'il y voit son intérêt. Faut-il lui écrire ?

Tu vas donc te remettre à la pioche ? Moi aussi, car depuis Flamarande, je n'ai fait que peloter en attendant partie. J'ai été si malade tout l'été. Mais mon bizarre et excellent ami Favre m'a guérie merveilleusement et je renouvelle mon bail.

Que ferons-nous ? Toi, à coup sûr, tu vas faire de la désolation, et moi de la consolation. Je ne sais à quoi tiennent nos destinées. Tu les regardes passer, tu les critiques, tu t'abstiens littérairement de les apprécier. Tu te bornes à les peindre en cachant ton sentiment personnel avec grand soin, par système. Pourtant on le voit bien à travers ton récit et tu rends plus tristes les gens qui te lisent. Moi je voudrais les rendre moins malheureux. Je ne puis oublier que ma victoire personnelle sur le désespoir a été l'ouvrage de ma volonté et d'une nouvelle manière de comprendre qui est tout l'opposé de celle que j'avais autrefois.

Je sais que tu blâmes l'intervention de la doctrine personnelle dans la littérature. As-tu raison ? N'est-ce pas plutôt manque de conviction que principe d'esthétique ? On ne peut pas avoir une philosophie dans l'âme sans qu'elle se fasse jour. Je n'ai pas de conseils littéraires à te donner, je n'ai pas de jugement à formuler sur les écrivains tes amis dont tu me parles. J'ai dit moi-même aux Goncourt toute ma pensée. Quant aux autres, je crois fermement qu'ils ont plus d'étude et de talent que moi. Seulement je crois qu'il leur manque et à toi surtout, une vue bien arrêtée et bien étendue sur la vie. L'art n'est pas seulement de la peinture. La vraie peinture est, d'ailleurs, pleine de l'âme qui pousse la brosse. L'art n'est pas seulement de la critique et de la satire. Critique et satire ne peignent qu'une face du vrai. Je veux voir l'homme tel qu'il est. Il n'est pas bon ou mauvais. Il est bon et mauvais. Mais il est quelque chose encore, la nuance, la nuance qui est pour moi le but de l'art. Etant bon et mauvais, il a une force intérieure qui le conduit à être très mauvais et peu bon, ou très bon et peu mauvais.

Il me semble que ton école ne se préoccupe pas du fond des choses et qu'elle s'arrête trop à la surface. A force de chercher la forme, elle fait trop bon marché du fond. Elle s'adresse aux lettrés. Mais il n'y a pas de lettrés proprement dits. On est homme avant tout. On veut trouver l'homme au fond de toute histoire et de tout fait. Ç'a été le défaut de l'Education sentimentale, à laquelle j'ai tant réfléchi depuis, me demandant pourquoi tant d'humeur contre un ouvrage si bien fait et si solide. Ce défaut c'était l'absence d'action des personnages sur eux-mêmes. Ils subissaient le fait et ne s'en emparaient jamais. Eh bien, je crois que le principal intérêt d'une histoire, c'est ce que tu n'as pas voulu faire. A ta place j'essaierais le contraire. Tu te renourris pour le moment de Shakespeare et bien tu fais. C'est celui-là qui met des hommes aux prises avec les faits, remarque que par eux, soit en bien, soit en mal, le fait est toujours vaincu. Ils l'écrasent, où ils s'écrasent avec lui.

La politique est une comédie en ce moment, nous avions eu la tragédie, finirons-nous par l'opéra ou par l'opérette ? Je lis consciencieusement mon journal tous les matins, mais hors ce moment-là, il m'est impossible d'y penser et de m'y intéresser. C'est que tout cela est absolument vide d'un idéal quelconque et que je ne puis m'intéresser à aucun des personnages qui font cette cuisine. Tous sont esclaves du fait, parce qu'ils sont nés esclaves d'eux-mêmes.

Mes chères petites vont bien. Aurore est un brin de fille superbe, une belle âme droite dans un corps solide. L'autre est la grâce et la gentillesse. Je suis toujours un précepteur assidu et patient et il me reste peu de temps pour écrire de mon état, vu que je ne peux plus veiller après minuit, et que je veux passer toute ma soirée en famille. Mais ce manque de temps me stimule et me fait trouver un vrai plaisir à piocher. C'est comme un fruit défendu que je savoure en cachette.

Tout mon chère monde t'embrasse et se réjouit d'apprendre que tu vas mieux. T'ai-je envoyé Flamarande et les photographies de mes fillettes ? sinon un mot et je t'envoie le tout.

Ton vieux troubadour qui t'aime.

G. Sand.

Embrasse-pour moi ta charmante nièce. Quelle bonne et jolie lettre elle ma écrite ! Dis-lui que je la supplie de se soigner et de vouloir vite guérir.
Comment ! Littré est sénateur ? c'est à n'y pas croire quand on sait ce que c'est que la Chambre. Il faut tout de même la féliciter pour cet essai de respect d'elle-même.




FLAUBERT A SAND
Paris, vers le 31 décembre 1875.

Chère maître, 

Votre bonne lettre du 18, si tendrement maternelle, m'a fait beaucoup réfléchir. Je l'ai bien relue dix fois et je vous avouerai que je ne suis pas sûr de la comprendre ? En un mot, que voulez-vous que je fasse ? précisez vos enseignements.

Je fais tout ce que je peux continuellement pour élargir ma cervelle et je travaille dans la sincérité de mon coeur. Le reste ne dépend pas de moi.

Je ne fais pas « de la désolation » à plaisir ! croyez-le bien ! mais je ne peux pas changer mes yeux ! Quant à mes « manques de conviction », hélas ! les convictions m'étouffent. J'éclate de colères et d'indignations rentrées. Mais dans l'idéal que j'ai de l'Art, je crois qu'on ne doit rien montrer, des siennes, et que l'Artiste ne doit pas plus apparaître dans son oeuvre que Dieu dans la nature. L'homme n'est rien, l'oeuvre tout ! Cette discipline qui peut partir d'un point de vue faux, n'est pas facile à observer, et pour moi, du moins, c'est une sorte de sacrifice permanent que je fais au Bon Goût. Il me serait bien agréable de dire ce que je pense, et de soulager le sieur Gustave Flaubert, par des phrases. Mais quelle est l'importance dudit sieur ?

Je pense comme vous, mon maître, que l'Art n'est pas seulement de la critique et de la satire. Aussi n'ai-je jamais essayé de faire, intentionnellement, ni de l'un ni de l'autre. Je me suis toujours efforcé d'aller dans l'âme des choses, et de m'arrêter aux généralités les plus grandes, et je me suis détourné, exprès, de l'Accidentel et du dramatique. Pas de monstres, et pas de Héros !

Vous me dites : « je n'ai pas de conseils littéraires à te donner, je n'ai pas de jugements à formuler sur les écrivains tes amis, etc. » Ah ! par exemple ! mais je réclame des conseils ! et j'attends vos jugements. Qui donc en donnerait, qui donc en formulerait, si ce n'est vous ?

A propos de mes amis, vous ajoutez « mon école ». Mais je m'abîme le tempérament à tâcher de n'avoir pas d'école ! A priori, je les repousse, toutes. Ceux que je vois souvent, et que vous désignez, recherchent tout ce que je méprise, et s'inquiètent médiocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme très secondaire le détail technique, le renseignement local, enfin le côté historique et exact des choses. Je recherche par dessus-tout, la Beauté, dont mes compagnons sont médiocrement en quête. Je les vois insensibles, quand je suis ravagé d'admiration ou d'horreur. Des phrases me font pâmer qui leurs paraissent fort ordinaires. Goncourt, par exemple, est très heureux quand il a saisi dans la rue un mot qu'il peut coller dans un livre. Et moi très satisfait quand j'ai écrit une page sans assonances ni répétitions. Je donnerais toutes les légendes de Gavarni pour certaines expressions et coupes de maîtres comme « l'ombre était nuptiale, auguste et solennelle » du père Hugo, ou ceci du Président de Montesquieu : « Les vices d'Alexandre étaient extrêmes comme ses vertus. Il était terrible dans sa colère. Elle le rendait cruel. »

Enfin, je tâche de bien penser pour bien écrire. Mais c'est bien écrire qui est mon but, je ne le cache pas.

Il me manque « une vue bien arrêtée et bien étendue sur la vie ». Vous avez mille fois raison ! mais le moyen qu'il en soit autrement ? je vous le demande. Vous n'éclairerez pas mes ténèbres avec de la Métaphysique, ni les miennes ni celles des autres. Les mots Religion ou Catholicisme d'une part, Progrès, Fraternité, Démocratie de l'autre, ne répondent plus aux exigences spirituelles du moment. Le dogme tout nouveau de l'Egalité que prône le Radicalisme est démenti expérimentalement par la Physiologie et par l'Histoire. Je ne vois pas le moyen d'établir, aujourd'hui, un Principe nouveau, pas plus que de respecter les anciens. Donc je cherche, sans la trouver, cette idée d'où doit dépendre tout le reste.

En attendant, je me répète le mot que le père Littré m'a dit un jour : « Ah ! mon ami, l'Homme est un composé instable, et la terre une planète bien inférieure. »

Rien ne m'y soutient plus que l'espoir d'en sortir prochainement, et de ne pas aller dans une autre, qui pourrait être pire. « J'aimerais mieux ne pas mourir » comme disait Marat. Ah ! non ! assez ! assez de fatigue !

J'écris maintenant une petite niaiserie dont la mère pourra permettre la lecture à sa fille. Le tout aura une trentaine de pages. J'en ai encore pour deux mois. Telle est ma Verve ! Je vous l'enverrai dès qu'elle sera parue (pas le verve, l'historiette).

Je possède les deux photographies de vos chères petites. Mais je n'ai pas Flamarande.

Allons ! que 1876 vous soit léger, à tous.

Je vous embrasse tendrement, chère bon maître adorable.

Votre


Cruchard.
de plus en plus rébarbaratif


SAND A FLAUBERT
Nohant, 12 janvier 1876


Mon chéri Cruchard,

Je veux tous les jours t'écrire ; le temps manque absolument. Enfin, voici une éclaircie ; nous sommes ensevelis sous la neige ; c'est un temps que j'adore ; cette blancheur est comme une purification générale, et les amusements de l'intérieur sont plus intimes et plus doux. Peut-on haïr l'hiver à la campagne ? La neige est un des plus beaux spectacles de l'année !

Il paraît que je ne suis pas claire dans mes sermons ; j'ai cela de commun avec les orthodoxes, mais je n'en suis pas ; ni dans la notion de l'égalité, ni dans celle de l'autorité je n'ai pas de plan fixe. Tu as l'air de croire que je veux te convertir à une doctrine. Mais non, je n'y songe pas. Chacun part d'un point de vue dont je respecte le libre choix. En peu de mots, je peux résumer le mien : ne pas se placer derrière la vitre opaque derrière laquelle on ne voit rien que le reflet de son propre nez. Voir aussi loin que possible, le bien, le mal, auprès, autour, là-bas, partout ; s'apercevoir de la gravitation incessante de toutes choses tangibles et intangibles vers la nécessité d bien, du bon, du vrai, du beau.

Je ne dis pas que l'humanité soit en route pour les sommets. Je le crois malgré tout ; mais je ne discute pas là-dessus, c'est inutile parce que chacun juge d'après sa vision personnelle et que l'aspect général est momentanément pauvre et laid. D'ailleurs, je n'ai pas besoin d'être certaine du salut de la planète et de ses habitants pour croire à la nécessité du bien et du beau ; si la planète sort de cette loi, elle périra ; si les habitants s'y refusent, ils seront détruits. D'autres astres, d'autres âmes leur passeront sur le corps, tant pis ! Mais, quant à moi, je veux graviter jusqu'à mon dernier souffle, non avec la certitude ni l'exigence de trouver ailleurs une bonne place, mais parce que ma seule jouissance est de me maintenir avec les miens dans le chemin qui monte.

En d'autres termes, je fuis le cloaque et je cherche le sec et le propre, certaine que c'est la loi de mon existence. C'est peu d'être homme; nous sommes encore bien près du singe, dont on dit que nous procédons. Soit ; raison de plus pour nous éloigner de lui et pour être au moins à la hauteur du vrai relatif que notre race a été admise à comprendre ; vrai très pauvre, très borné, très humble ! Eh bien, possédons-le au moins autant que possible et ne souffrons pas qu'on nous l'ôte.

Nous sommes, je crois, bien d 'accord ; mais je pratique cette simple religion et tu ne la pratiques pas, puisque tu te laisses abattre ; ton coeur n'en est pas pénétré, puisque tu maudis la vie et désires la mort comme un catholique qui aspire au dédommagement, ne fut-ce que le repos éternel. Tu n'es pas plus sûr qu'un autre de ce dédommagement-là. La vie est peut-être éternelle, et par conséquent le travail éternel. S'il en est ainsi, faisons bravement notre étape. S'il en est autrement, si le MOI périt tout entier, ayons l'honneur d'avoir fait notre corvée, c'est le devoir ; car nous n'avons de devoirs évidents qu'envers nous-mêmes et nos semblables. Ce que nous détruisons en nous, nous le détruisons en eux. Notre abaissement les rabaisse, nos chutes les entraînent ; nous leur devons de rester debout pour qu'ils ne tombent pas. Le désir de la mort prochaine, comme celui d'une longue vie, est donc une faiblesse, et je ne veux pas que tu l'admettes plus longtemps comme un droit. J'ai cru l'avoir autrefois ; je croyais pourtant ce que je crois aujourd'hui ; mais je manquais de force, et, comme toi, je disais : « Je n'y peux rien ». Je me mentais à moi-même. On y peut tout. On a la force qu'on croyait ne pas avoir, quand on désire ardemment « gravir » , monter un échelon tous les jours, se dire : « II faut que le Flaubert de demain soit supérieur à celui d'hier, et celui d'après-demain plus solide et plus lucide encore . » Quand tu te sentiras sur l' escalier, tu monteras très vite. Tu vas entrer peu à peu dans l'âge le plus heureux et le plus favorable de la vie : la vieillesse. C'est là que l'art se révèle dans sa douceur ; tant qu'on est jeune, il se manifeste avec angoisse. Tu préfères une phrase bien faite à toute la métaphysique. Moi aussi j'aime à voir résumer en quelques mots ce qui remplit ailleurs des volumes ; mais, ces volumes, il faut les avoir compris à fond (soit pour les admettre, soit pour les rejeter) pour trouver le résumé sublime qui devient l'art littéraire à sa plus haute expression ; c'est pourquoi il ne faut rien mépriser des efforts de l'esprit humain pour arriver au vrai.

Je te dis cela, parce que tu as des partis pris excessifs en paroles. Au fond, tu lis, tu creuses, tu travailles plus que moi et qu'une foule d'autres. Tu as acquis une instruction à laquelle je n'arriverai jamais. Tu es donc plus riche cent fois que nous tous ; tu es un riche et tu cries comme un pauvre. Faites la charité à un gueux qui a de l'or plein sa paillasse, mais qui ne veut se nourrir que de phrases bien faites et de mots choisis. Mais, bêta, fouille dans ta paillasse et mange ton or. Nourris-toi des idées et des sentiments amassés dans ta tête et dans ton coeur ; les mots et les phrases, la forme dont tu fais tant de cas, sortira toute seule de ta digestion. Tu la considères comme un but, elle n'est qu'un effet. Les manifestations heureuses ne sortent que d'une émotion, et une émotion ne sort que d'une conviction. On n'est point ému par la chose à laquelle on ne croit pas avec ardeur

Je ne dis pas que tu ne crois pas, au contraire : toute ta vie d'affection, de protection et de bonté charmante et simple, prouve que tu es le particulier le plus convaincu qui existe. Mais, dès que tu manies la littérature, tu veux, je ne sais pourquoi, être un autre homme, celui qui doit disparaître, celui qui s'annihile, celui qui n'est pas ! Quelle drôle de manie ! quelle fausse règle de bon goût ! Notre oeuvre ne vaut jamais que par ce que nous valons nous-mêmes.

Qui te parle de mettre ta personne en scène ? Cela, en effet, ne vaut rien, si ce n'est pas fait franchement comme un récit. Mais retirer son âme de ce que l'on fait, quelle est cette fantaisie maladive ? Cacher sa propre opinion sur les personnages que l'on met en scène, laisser par conséquent le lecteur incertain sur l'opinion qu'il doit en avoir, c'est vouloir n'être pas compris, et, dès lors, le lecteur vous quitte ; car, s'il veut entendre l'histoire que vous lui racontez, c'est à la condition que vous lui montriez clairement que celui-ci est un fort et celui-là un faible.

L'Education sentimentale a été un livre incompris, je te l'ai dit avec insistance, tu ne m'as pas écoutée. Il y fallait ou une courte préface ou, dans l'occasion, une expression de blâme, ne fût-ce qu'une épithète heureusement trouvée pour condamner le mal, caractériser la défaillance, signaler l'effort. Tous les personnages de ce livre sont faibles et avortent, sauf ceux qui ont de mauvais instincts ; voilà le reproche qu'on te fait, parce qu'on n'a pas compris que tu voulais précisément peindre une société déplorable qui encourage ces mauvais instincts et ruine les nobles efforts ; quand on ne nous comprend pas, c'est toujours notre faute. Ce que le lecteur veut, avant tout, c'est de pénétrer notre pensée et c'est là ce que tu refuses avec hauteur. Il croit que tu le méprise et que tu veux te moquer de lui. Je t'ai compris, moi, parce que je te connaissais. Si on m'eût apporté ton livre sans signature, je l'aurais trouvé beau mais étrange, et je me serais demandé si tu étais un immoral, un sceptique, un indifférent ou un navré. Tu dis, qu'il en doit être ainsi et que Mr Flaubert manquera aux règles du bon goût s'il montre sa pensée et le but de son entreprise littéraire. C'est faux, archi-faux. Du moment que Mr Flaubert écrit bien et sérieusement, on s'attache à sa personnalité, on veut se perdre ou se sauver avec lui. S'il vous laisse dans le doute, on ne s'intéresse plus à son oeuvre, on la méconnaît ou on la délaisse.

J'ai déjà combattu ton hérésie favorite, qui est que l'on écrit pour vingt personnes intelligentes et qu'on se fiche du reste. Ce n'est pas vrai, puisque l'absence du succès t'irrite et t'affecte. D'ailleurs, il n'y a pas eu vingt critiques favorables à ce livre si bien fait et si considérable. Donc, il ne faut pas plus écrire pour vingt personnes que pour trois ou pour cent mille. Il faut écrire pour tous ceux qui ont soif de lire et qui peuvent profiter d'une bonne lecture. Donc, il faut aller tout droit à la moralité la plus élevée qu'on ait en soi-même et ne pas faire mystère du sens moral et profitable de son oeuvre. On a trouvé celui de Madame Bovary. Si une partie du public criait au scandale, la partie la plus saine et la plus étendue y voyait une rude et frappante leçon donnée à la femme sans conscience et sans foi, à la vanité, à l'ambition, à la déraison. On la plaignait, l'art le voulait ; mais la leçon restait claire, et l'eût été davantage, elle l'eût été pour tous, si tu l'avais bien voulu, en montrant davantage l'opinion que tu avais, et qu'on devrait avoir de l'héroïne, de son mari et de ses amants.

Cette volonté de peindre les choses comme elles sont, les aventures de la vie comme elles se présentent à la vue, n'est pas bien raisonnée, selon moi. Peignez en réaliste ou en poète les choses inertes, cela m'est égal ; mais, quand on aborde les mouvements du coeur humain, c'est autre chose. Vous ne pouvez pas vous abstraire de cette contemplation ; car l'homme, c'est vous, et les hommes, c'est le lecteur. Vous aurez beau faire, votre récit est une causerie entre vous et lui. Si vous lui montrez froidement le mal sans lui montrer jamais le bien, il se fâche. Il se demande si c'est lui qui est mauvais ou si c'est vous. Vous travaillez pourtant à l'émouvoir et à l'attacher ; vous n'y parviendrez jamais si vous n'êtes pas ému vous-même, ou si vous le cachez si bien, qu'il vous juge indifférent. Il a raison : la suprême impartialité est une chose anti-humaine et un roman doit être humain avant tout. S'il ne l'est pas, on ne lui sait point de gré d'être bien écrit, bien composé et bien observé dans le détail. La qualité essentielle lui manque : l'intérêt.

Le lecteur se détache aussi du livre où tous les personnages sont bons sans nuance et sans faiblesse ; il voit bien que ce n'est pas humain non plus. Je crois que l'art, cet art spécial du récit, ne vaut que par l'opposition des caractères ; mais, dans leur lutte, je veux voir triompher le bien ; que les faits écrasent l'honnête homme, j'y consens, mais qu'il n'en soit pas souillé ni amoindri, et qu'il aille au bûcher en sentant qu'il est plus heureux que ses bourreaux.

15 janvier 1876,

Il y a trois jours que je t'écris cette lettre, et, tous les jours, je suis au moment de la jeter au feu ; car elle est longue et diffuse, et probablement inutile. Les natures opposées sur certains points se pénètrent difficilement, et je crains que tu ne me comprennes pas mieux aujourd'hui que l'autre fois. Je t'envoie quand même ce griffonnage pour que tu voies que je me préoccupe de toi presque autant que de moi-même.

Il te faut un succès après une mauvaise chance qui t'a troublé profondément ; je te dis où sont les conditions certaines du succès. Garde ton culte pour la forme ; mais occupe-toi davantage du fond. Ne prends pas la vertu vraie pour un lieu commun en littérature. Donne-lui son représentant, fais passer l'honnête et le fort à travers ces fous et ces idiots dont tu aimes à te moquer. Montre ce qui est solide au fond de ces avortements intellectuels ; enfin, quitte le convenu des réalistes et reviens à la vraie réalité, qui est mêlée de beau et de laid, de terne et de brillant, mais où la volonté du bien trouve quand même sa place et son emploi.

Je t'embrasse pour nous tous.

G.Sand


FLAUBERT A SAND
Paris, 6 février 1876.


Vous devez, chère maître, me traiter intérieurement de « sacré cochon ». Car je n'ai pas répondu à votre dernière lettre, et je ne vous ai rien dit de vos deux volumes, sans compter que ce matin, j'en reçois de vous un troisième.

Mais j'ai été, depuis quinze jours, entièrement pris par mon petit conte qui sera fini bientôt. J'ai eu plusieurs courses à faire, différentes lectures à expédier et chose plus sérieuse que tout cela, la santé de ma pauvre nièce m'inquiète extrêmement, et par moments me trouble tellement la cervelle que je ne sais plus ce que je fais ! Vous voyez que j'en avale de rudes ! Cette jeune femme est anémique au dernier point. Elle dépérit. Elle a été obligée de quitter la peinture qui est sa seule distraction. Tous les fortifiants ordinaires n'y font rien. Depuis trois jours, par les ordres d'un autre médecin qui me semble plus docte que les autres, elle s'est mise à l'hydrothérapie. Réussira-t-il à la faire digérer et dormir ? et à fortifier tout son être ? Votre pauvre Cruchard s'amuse de moins en moins dans l'existence. Et il en a même trop, infiniment trop. Parlons de vos livres ! ça vaut mieux.

Ils m'ont amusé et la preuve c'est que j'ai avalé d'un trait et l'un après l'autre Flamarande et Les Deux Frères.

Quelle charmante femme que Mme de Flamarande et quel bonhomme que Mr de Salcède. Le récit du rapt de l'enfant, la course en voiture, et l'histoire de Zamora sont des endroits parfaits. Partout l'intérêt est soutenu et va même progressant. Enfin, ce qui me frappe dans ces deux romans (comme dans tout ce qui est de vous, d'ailleurs), c'est l'ordre naturel des idées, le talent ou plutôt le génie narratif. Mais quel abominable coco que votre sieur de Flamarande ! Quant au domestique qui conte l'histoire, et qui évidemment est amoureux de Madame, je me demande pourquoi vous n'avez pas montré plus abondamment sa jalousie personnelle ?

A part Mr le comte, tous sont des gens vertueux dans cette histoire, et même d'une vertu extraordinaire. Mais les croyez-vous bien vrais ? y en a-t-il beaucoup de leur sorte ? Sans doute pendant qu'on vous lit, on les accepte, à cause de l'habileté de l'exécution. Mais ensuite ?

Enfin, chère maître, et ceci va répondre à votre dernière lettre, voici, je crois, ce qui nous sépare essentiellement. Vous, du premier bond, en toutes choses, vous montez au ciel, et de là vous descendez sur la terre. Vous partez de l'a priori, de la théorie, de l'idéal. De là votre mansuétude pour la vie, votre sérénité et pour dire le vrai mot votre grandeur. Moi, pauvre bougre, je suis collé sur la terre comme par des semelles de plomb, tout m'émeut, me déchire, me ravage et je fais des efforts pour monter... Si je voulais prendre votre manière de voir l'ensemble du monde, je deviendrais risible, voilà tout. Car vous avez beau me prêcher, je ne peux pas avoir un autre tempérament que le mien. Ni une autre esthétique que celle qui en est la conséquence. Vous m'accusez de ne pas me laisser aller « à la nature ». Eh bien, et cette discipline ? cette Vertu ? qu'en ferons-nous ? J'admire Mr de Buffon mettant des manchettes pour écrire. Ce luxe est un symbole. Enfin, je tâche naïvement d'être le plus compréhensif possible. Que peut-on exiger de plus ?

Quant à laisser voir mon opinion personnelle sur les gens que je mets en scène, non, non ! mille fois non ! Je ne m'en reconnais pas le droit. Si le lecteur ne tire pas d'un livre la moralité qui doit s'y trouver, c'est que le lecteur est un imbécile, ou que le livre est faux au point de vue de l'exactitude. Car du moment qu'une chose est Vraie elle est bonne. Les livres obscènes ne sont même immoraux que parce qu'ils manquent de vérité. Ça ne se passe pas « comme ça » dans la vie.

Et notez que j'exècre ce qu'on est convenu d'appeler le réalisme, bien qu'on m'en fasse un des pontifes. Arrangez tout cela.

Quant au Public, son goût m'épate de plus en plus. Hier, par exemple, j'ai assisté à la première du Prix Martin, une bouffonnerie que je trouve, moi, pleine d'esprit. Pas un des mots de la pièce n'a fait rire et le dénouement qui me semble hors ligne a passé inaperçu. Donc, chercher ce qui peut plaire me parait la plus chimérique des entreprises. Car je défie qui que ce soit de me dire par quels moyens on plaît. Le succès est une conséquence et ne doit pas être un but. Je ne l'ai jamais cherché (bien que je le désire) et je le cherche de moins en moins.

Après mon petit conte, j'en ferai un autre, car je suis trop profondément ébranlé pour me mettre à une grande oeuvre. J'avais d'abord pensé à publier Saint Julien dans un journal. Mais j'y ai renoncé. A quoi bon ? toutes ces boutiques (je parle des journaux) me donnent un tel vomissement que j'aime mieux m'en écarter.

J'étudie les démocrates chez le père Hugo, lequel continue à être charmant pour moi. Mais quel entourage, miséricorde !

Allons, adieu, voilà assez de bile. La longueur de votre dernière épître m'a attendri. Vous m'aimez bien !

Et je vous le rends, en vous embrassant fortement.

Votre vieux


Gve Flaubert


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